L’intégrale de la musique

Au cours des mois écoulés, la crise sanitaire a poussé pas mal de technicien.ne.s de la musique, contraint.e.s à l’inaction, à se trouver un nouveau travail. Pour ne pas tomber dans la précarité, “payer son loyer”, vivre, tout simplement… 

Les chiffres ont de quoi donner le tournis. Selon les relevés récents de la Sabam, en considérant ensemble la musique et le théâtre, 21.215 événements ont été organisés au premier trimestre 2019, 14.230 en 2020 et 135 en 2021 ! Quant à la recette de billetterie des concerts, elle se monte à… 800 euros pour cette année ! Dans l’événementiel, qui occupe environ 80.000 personnes en Belgique (selon la BESA, la Belgian Suppliers Association qui regroupe toute une série de prestataires du secteur et qui eux aussi demandent de la clarté et des perspectives aux autorités), on estime que la moitié des effectifs est composée d’indépendant.e.s et que beaucoup ont trouvé à s’occuper ailleurs. Les fermetures imposées, les annulations et les interdictions dans le secteur musical, ce ne sont pas que des chiffres (certes indicatifs) : elles se traduisent en termes d’emplois et de désarroi financier. Nombreux.euses sont notamment les technicien.ne.s qui ont dû se trouver un autre travail. Et parfois même très vite.

« Quand le virus est arrivé, raconte Loïc Pignier, l’un des fondateurs de Highway Holidays, on s’est dit qu’on prendrait ça comme une pause, peut-être forcée, qu’importe : ça faisait quand même presque dix ans qu’on travaillait comme des acharnés. Il faut savoir qu’on faisait entre 5 et 15 tournées par mois ! Alors début mars, on imaginait prendre mars, avril et mai au pire, en prévision de tout le boulot prévu pour l’été. Quand ça a pris la tournure qu’on connaît, à l’été, on a réfléchi. A priori, on avait suffisamment d’argent de côté pour tenir un peu, jusque septembre, octobre, mais on n’avait pas l’intention de vivre comme ça plus de six mois. Et puis à un moment, il a fallu trouver des solutions et s’adapter. »

Exit donc le convoyage de groupes – Highway Holidays s’était notamment acquis une belle réputation chez les Américains et les Australiens, comme King Gizzard And The Lizard Wizard –, exit aussi la location de backline, le management de tournées, l’entreposage et les prestations d’ingé-son qui étaient jusque-là l’ordinaire de la boîte bruxelloise. L’associé de Loïc Pignier accepte de travailler alors à mi-temps comme jardinier… « Tout l’été, on a aidé un ami à construire sa ferme. Je réparais du matériel à gauche à droite pour les musiciens. Quand il s’est trouvé moins d’amplis et autres à réparer, on a fait beaucoup de déménagements, travaillé un peu dans le bâtiment. J’ai un collègue qui est maintenant chauffeur de camion pour bpost, un autre qui passe son permis poids lourd… Et moi, depuis deux mois, j’achète du mobilier scandinave en Allemagne et je le revends ici. C’est ça qui paie nos factures et le leasing de nos véhicules. »

Même sort pour toutes et tous ?

Chez Amplo, le bureau social pour artistes, on ne dispose pas vraiment de statistiques chiffrant les reconversions. Comme l’explique François-Xavier Kernkamp (account manager), lors du premier lockdown, on y a partagé les offres d’emplois des collègues d’Agilitas, une boîte d’intérim. « Elle cherchait beaucoup de profils de techs, de roadies et autres pour gérer la logistique dans les magasins. Le but était de permettre à ces gens d’avoir quand même une source de revenus. Ça a fonctionné un petit temps et puis ça s’est vite essoufflé, parce que les magasins ont fini par mettre en place leurs propres procédures. » Un constat s’est tout aussi vite imposé : « On a vu, notamment pour des profils comme chef d’équipe et stage manager, qu’ils pouvaient mettre à profit leurs compétences pour un salaire parfois plus élevé et certainement plus régulier que celui auquel ils avaient droit dans la culture… et avec des horaires évidemment “corrects”. J’ai eu une discussion avec un régisseur général qui me disait ne plus envisager pourquoi, ayant femme et enfant, il allait encore se casser la tête à bosser cinq jours d’affilée dans un festival, 20 heures sur 24, alors qu’il s’était trouvé un job hyper cool dans la logistique, avec des conditions financières plus avantageuses. »

Pour certains, le job “d’avant”, c’est pourtant comme un virus. Ancien courtier en assurances, Denis Rochez affiche une vingtaine d’années de pratique au compteur. Lui qui a débuté comme backliner/tour manager pour pas mal de groupes de la région liégeoise, en gros la galaxie JauneOrange, a fini par travailler sur de plus grosses productions (les tournées d’Axelle Red notamment), avant de se consacrer totalement à cette passion et de rejoindre les rangs de Step In Live, la boîte de Pierre-Alain Breeveld. « Là, j’ai fait de tout : de la régie, de la prod’, tous les “petits” métiers. Le 3 mars 2020 est arrivé et puis… plus rien ! On savait qu’on allait devoir se réadapter et vivre différemment, mais pas que ça allait durer aussi longtemps. On est quasiment partis jusqu’en 2022 maintenant ! En tout cas, ça fait quand même deux ans sans faire son métier. »

Denis Rochez n’a jamais voulu bénéficier du statut d’artiste. Pas question pour lui de rendre compte toutes les dix minutes (sic) pour s’entendre dire qu’il faut chercher un travail alors qu’il en a un ! Sauf que finalement – il rit –, c’est peut-être ce qu’il aurait dû faire ! « Mais on ne s’attend évidemment pas du tout à ce que ça s’arrête comme ça du jour au lendemain ! » Et donc lui aussi a cherché à s’en sortir et s’est reconverti. « Dans un premier temps, pendant trois mois, j’ai été faire des caddies devant un Lidl ! En juillet et août, il y a eu des petits jobs, des trucs vraiment ridicules. Aussi en juillet, l’accès au chômage a été facilité mais le temps que ça se décante, le premier chômage est tombé en novembre ! Jusque-là, j’ai eu des aides “privées”, de Live 2020 notamment. Et le chômage n’aide pas vraiment à avancer. Heureusement que ma maison est payée ! »

Reconversion ? Il est aujourd’hui directeur d’un… centre de vaccination ! « Frédéric Lamand, qui s’occupe de l’Entrepôt à Arlon et des Aralunaires, m’a appelé un jour pour me dire qu’il connaissait quelqu’un cherchant des régisseurs. J’ai téléphoné, j’ai été pris directement ! » Et il en a profité pour lui-même “pistonner” quelques copains et copines aux compétences similaires… « Du coup, on a plein de régisseurs qui se retrouvent directeurs de centres de vaccination, c’est relativement cool. Et c’est marrant, parce nous essayons aujourd’hui d’anéantir quelque chose qui nous a anéantis ! » Cool, mais normal, après tout, selon François-Xavier Kernkamp : « Comme ce sont les boîtes d’events et d’organisation de salons qui ont remporté les marchés, elles savent exactement à qui elles ont affaire, de quelle flexibilité et de quelles compétences elles ont besoin. »

C’est le même boulot !

Parmi ces copains et copines qu’il évoque, on trouve notamment John Most, 43 ans, régisseur et directeur technique pendant une décennie chez Dragone, au Cirque du Soleil, bref, dans de grosses institutions. Il a aussi longuement œuvré à l’étranger, notamment pour Laser System Europe. « Quand la pandémie est arrivée, tout s’est arrêté, évidemment ! Je devais aller travailler en Chine, ça n’a pas pu se faire. Pendant le premier confinement, Je me suis reconverti en faisant des petits boulots. De fil en aiguille, je me suis aperçu qu’il y avait encore du travail dans notre milieu, il suffit d’aller chercher un peu plutôt que se rebeller. J’ai collaboré avec le Théâtre du Luxembourg, j’ai travaillé sur deux séries Netflix, sur un long-métrage, tout ça sur l’année, donc ça va ! Avec ce job de directeur de centre, là, j’ai dû refuser du boulot dans le spectacle ! » Mais John Most l’admet, il est probablement une exception. Quant aux petits boulots… « J’ai été rechaper du pneu de camion, quand même ! Après quatre jours, j’étais chef de poste et je formais les intérimaires. Mais je n’ai pas tenu longtemps. C’était juste horrible : j’ai encore des cicatrices sur les bras d’avoir été brûlé par les fours ! Mais oui, accepter ça, ça m’a évité d’être dans la précarité, justement. »

Diriger un centre de vaccination n’est en fait pas radicalement autre chose que ce que nos interlocuteurs faisaient dans leur vie d’avant. Après tout, c’est de la gestion de site ! John Most s’amuse : « Comme Denis, je trouve des points communs avec notre ancien boulot. Je pense qu’on est tellement passionnés, tellement amoureux de ce qu’on fait qu’on pourrait devenir éboueurs ou policiers, on trouverait encore des points communs avec le spectacle. On a ça dans le sang ! Ici dans mon centre de vaccination, les médecins, les pharmaciens, les infirmières, ce sont eux les artistes. Ils sont bordéliques, désorganisés, ils ne savent pas communiquer entre eux, il faut s’en occuper tout le temps ! » Quant au public, c’est idem ! « Comme on n’a pas assez de livraisons de vaccins, on ouvre des plages pour que les gens puissent s’inscrire. On dirait la billetterie de Tomorrowland ! À 8 heures du matin c’est ouvert et à 8h05, les 200.000 places ont été vendues ! On a les VIP qui viennent voir s’il n’y a pas moyen de rentrer quand même… Et je continue à recevoir des messages comme j’en recevais de potes quand que je travaillais en festival, “accès backstage” a juste été remplacé par “est-ce qu’il y a moyen de vacciner mon père et ma mère aussi ?” »

Une chose est sûre : c’est parce qu’ils ont pratiqué ces métiers “techniques “, annexes de la scène musicale qu’ils ont pu rebondir vite, les “convertis”. Comme le dit Denis Rochez : « On fait tous les métiers, en somme. Dans un festival, on monte une ville. On construit des bâtiments, on décore, on donne un coup de main au catering, on fait de la plomberie… Il y a plein de métiers autour d’un concert. Et ça ouvre des portes. Ce n’est pas un diplôme, c’est juste de l’expérience et de la pratique. Pas besoin de nous expliquer quatre fois les choses pour qu’on s’y mette ! » Loïc Pignier ne dit pas autre chose : « Notre métier de base, qui est la logistique de tournée et qui consiste à s’occuper des groupes, fait qu’on est vraiment amenés à devoir trouver des solutions pour tout, tout le temps ! Ça fait un peu partie de la vie du technicien de spectacle. »

Replonger ou pas ?

Combien sont-ils, parmi ces gens compétents à avoir quitté le circuit, qui accepteront ou voudront y revenir une fois la crise passée ou au moins les contraintes devenues claires et gérables ? Voilà entre parenthèses le genre de casse-tête auquel sont confrontés les organisateur.trice.s de festivals et qui ne se résoudra pas d’un claquement de doigt. Eh oui, c’est une petite ville qui s’élève du côté de Dour, chaque année en juillet…

Pour François-Xavier Kernkamp, il faut nuancer le discours. Si certains replongeront parce qu’ils ont effectivement ça dans le sang, d’autres ont pu ouvrir les yeux sur une nouvelle réalité. « Mais effectivement… Quelqu’un que je connais est pour le moment plus ou moins manœuvre dans une boîte qui fabrique des escaliers, il est content parce que ça paie son loyer, mais aller tous les jours dans un atelier, ce n’est pas son truc et il vérifie constamment s’il y a des déblocages prévus à gauche ou à droite. »

« Ça fait 20 ans que je dis que je n’ai pas de métier mais une passion,réplique John Most. Elle me permet d’alimenter mon compte en banque, de remplir mon frigo, elle paie l’essence de la voiture et les vacances, c’est juste parfait ! Donc si ça recommence, évidemment, j’y replonge ! » Parce qu’il y a un “si”, comme un doute. « Je pense qu’on devra se faire vacciner tous les ans, porter un masque pendant quelques années encore et les festivals avec 200.000 personnes dans une plaine à raison de 15 personnes par mètres carrés, c’est un truc qu’on ne verra plus jamais. Ou en tout cas pas avant très, très longtemps. » Trop pessimiste ? Le garçon est aussi organisateur du Micro Festival… « Cette année-ci, quoi qu’il arrive, on l’organise ! Même si on se retrouve avec un truc ridicule de 50 personnes assises sur des chaises, tant pis, on a envie de marquer le coup, on n’est pas morts et on va trouver des solutions pour continuer à donner du plaisir, rencontrer des groupes et des gens. Ce sera peut-être à plus petite échelle : d’un festival d’un week-end avec 3.000 personnes par jour, on fera des mini concerts pendant tous les week-ends de juillet et d’août, à raison de 100 ou 150 personnes par jour… »

Et chez Highway Holidays ? L’envie est toujours là, mais avec mesure. « C’est notre vie, quoi, répète Loïc Pignier ! Après, je ne dis pas que ce qu’on fait à côté ne prendra pas une petite place dans nos vies aussi. Je serais parfaitement capable de continuer à vendre du mobilier scandinave et de partir en tournée. On pourra toujours construire des trucs à gauche et à droite et partir en tournée aussi. Je crois qu’on est surtout en train de se créer des petites portes de sortie. Tout ce qu’on apprend nous servira et je crois qu’on a vachement intérêt à être positifs quoi qu’il arrive ! » Même face à des salles à moitié vides ? « Je parle de reprendre le travail quand on pourra faire des jauges pleines. Mais c’est vrai que le jour où on nous demandera de partir pour des salles à moitié vides, on partira et on fera des salles à moitié vides. Et s’il faut faire des salles à moitié vides et travailler avec un masque sur le visage toute la journée, on le fera tous. C’est sûr ! Encore une fois, on a cette capacité d’adaptation, on fera ce qu’il faut ! » La preuve : Highway Holidays était aussi en train de devenir un studio d’enregistrement ! Un projet parallèle : « On est d’ailleurs aujourd’hui en train de l’aménager au mieux. Tout le monde s’est un peu retranché derrière les studios ces derniers temps, parce qu’il n’y a grosso modo plus que ça à faire. En même temps, c’est pas ça qui nous sauvera la vie mais c’est très, très fun. Et puis pareil, on apprend, on achète du matos, on réinvestit en faisant d’autres enregistrements. C’est aussi une manière de garder un pied dans le milieu et surtout, de ne pas perdre la main. Parce que ne pas faire de son pendant un an et demi, c’est quelque chose… » Et en attendant ? On évite de laisser venir les regrets : « C’est vrai qu’on se retrouve encore entre collègues et la seule chose dont on parle, c’est du “bon vieux temps” ! Après, on ne regrette pas, non, on attend tous ! On sait qu’on y retournera. On sait qu’on repartira en tournée. Donc on attend… »

Denis Rochez replongerait bien lui aussi. À ceci près que, juste avant de rejoindre son centre de vaccination, il s’était lancé dans un projet personnel : la construction d’une roulotte/magasin installée chez lui à Vonêche, sur la très touristique route de la Semois. « Ce serait une boutique dépanne, ciblée vrac, bio, et produits des artisans locaux. Le projet est bien avancé. Et puis j’ai 55 ans, je ne peux plus aller dans les camions, des trucs comme ça… Quand on va reprendre, ce qui va se passer, c’est qu’il va falloir retrouver des anciens pour montrer le travail à tous les petits nouveaux qui vont débarquer. Les gens qui sont partis et qui ont trouvé un CDI ? Ils seraient fous de l’abandonner, ils ne vont pas revenir ! Il va donc falloir recommencer toute l’histoire, sans compter qu’on aura deux voire trois saisons sur un an ! Et je ne suis pas certain qu’il y aura assez de gens pour tout ça… »

Du côté des artistes…

« Beaucoup refusent de se résigner à une reconversion, avance RémyVenant, du groupe La Jungle. J’en fais partie. Mais si quelque chose m’interpelle, je n’hésiterai pas ! » Et le batteur de nous raconter ce qui vient d’arriver à la tourneuse avec laquelle le duo travaille aux Pays-Bas : « Marije de Hot Topic Agency (qui s’occupait également de Cocaïne Piss et It It Anita, – ndlr) est radicalement passée à autre chose et la structure est dissoute. On a reçu un mail un lundi matin : « Ciao les gars et désolée, je me reconvertis dans l’aide à la personne. Et par-dessus le marché, j’en avais marre de devoir m’affirmer en tant que femme dans le monde de la musique. À bientôt. » On a été sacrément surpris mais forcément compréhensifs. Depuis, on s’est associés avec le tourneur d’Amadou et Mariam aux Pays-Bas, Earthbeat. Cette crise nous amène finalement chez un tourneur assez costaud qui nous envoie en Russie le mois prochain, à l’Awaz Festival. Ce n’est pas une blague ! »

À propos de ce qu’il advient aujourd’hui des artistes qui, à l’instar des technicien.ne.s, auraient envisagé de se reconvertir, chez Amplo, François-Xavier Kernkamp souligne une grosse différence entre la Flandre et la Wallonie. « En Fédération Wallonie-Bruxelles, l’essentiel de l’aide à la Culture est parti sur de gros projets. Certains éprouvent des difficultés au point de devoir vendre leurs instruments. On a vu des cas absolument dramatiques. Pendant la première vague, le gros du travail de mes collègues a consisté à aider les gens à remplir leur dossier pour obtenir le chômage temporaire. Et on s’est retrouvés avec certains qui ne pouvaient pas en bénéficier. Et qui ont dû se résoudre à totalement arrêter, faire autre chose. » La situation aurait-elle changé plus tard dans l’année, au moment de la “reprise” ? Pas vraiment. Il fut même question d’un “rollercoaster émotionnel” : « Certains se sont dit « chouette, on va recommencer à jouer » ! Sauf que les programmateurs devaient d’abord écouler tous les concerts qui avaient été reportés et donc on a eu des gens qui nous ont dit : « Même quand on peut jouer, on ne peut pas jouer ! » Je pense que c’est à cette époque-là qu’on a reçu le plus de témoignages de découragement et d’abandon. Aujourd’hui, ce désespoir s’est transformé en rage, comme on peut s’en rendre compte avec les occupations, les commentaires virulents sur les pages de conseils et d’aide, les réseaux sociaux… D’autre part, maintenant que beaucoup se sont fédérés, les artistes prennent conscience qu’ils ne sont pas seuls avec leurs projets, que des dizaines de milliers sont dans le même cas. Et ça devrait redonner beaucoup d’énergie ! »

Un article issu du magazine Larsen°43 - mai / juin 2021 - édité par Christophe Hars