L’intégrale de la musique
Jean-Marc Lederman

La musique, aime-t-il répéter, c’est la rencontre de personnes qui, ensemble, créent quelque chose. Ce credo des jazzmen, Jean-Marc Lederman l’a fait sien également, entre ses synthés et ses machines. Depuis plus de 30 ans.

Ne vous y trompez pas : si son CV renseigne pas mal de collaborations, il ne s’est jamais mis au service que d’un artiste : Alain Bashung. C ’est le seul pour lequel « j’officiais » à partir d’une demande. J’en ai refusé beaucoup... Il rit : Dont des hymnes pour le football !

Il se fait juste que Jean-Marc Lederman n’est pas chanteur. Il lui fallait donc en solliciter pour, comme il dit, faire passer son truc. J’ai eu tellement de chance avec les chanteurs et chanteuses que j’ai trouvés que j’ai toujours continué. Parce que c’est très simple et je ne me suis jamais autant amusé à faire de la musique que depuis les années 2010. Où enfin la technologie est là, où enfin je peux prendre le temps pour bosser de chez moi, envoyer des trucs à des gens que je ne connais pas et les avoir en tant que participants sur un album alors qu’en réalité, je ne leur ai même jamais parlé au téléphone !

On imagine donc que ses années 80 ont été compliquées. Ces années des débuts, où sa route croise celle des Fad Gadget, Gene Loves Jezebel ou Matt Johnson alias The The. Où pendant lesquelles il devient Kid Montana, puis The Weathermen. Il y a des gens qui pensaient que j’avais peut-être du talent puisqu’ils me demandaient de participer. D’un autre côté, l’époque était aussi extrêmement ouverte, si tu avais des couilles au cul, que tu allais dans tel ou tel endroit... les gens t’écoutaient : la musique électronique en tant que telle, avec des synthétiseurs, était toute neuve. Chaque note, chaque son que tu faisais était nouveau, peut-être jamais entendu. J’ai aussi eu la chance de tomber sur des gens exceptionnels, comme Daniel Miller (producteur et fondateur du label Mute - ndlr), Matt Johnson... Qui voient en lui quelque chose qu’il ne voyait peut-être pas à l’époque : Et je leur en suis reconnaissant. Mais en tant que compositeur, je crois qu’il m’a fallu beaucoup de temps avant de me dire « Merde, ce que je fais doit vraiment valoir la peine ! ».Je n’avais pas beaucoup de questionnement par rapport à ça, c’est juste des trucs que je faisais et avec lesquels je m’amusais !

Alors, dans les années 80, Jean-Marc Lederman balance entre pop et... moins pop. Il part à Londres, tenter sa chance. Sort un EP en 82, sous le nom de Kid Montana. Qui se transforme en duo quand arrive à ses côtés Dudley Kludt... J’ai toujours travaillé en balancier. Avec Dudley à l’époque, c’était de la chanson pop que personne ne comprenait, de super paroles et un chanteur très glamour. C’était très sympathique à faire et en même temps je m’ennuyais. J’avais besoin d’un contre-point : The Weathermen en était la face violente, tout en étant au départ un pied de nez à l’EBM qui commençait à démarrer. Tout le monde était en noir et nous, on était en costumes fluos sur scène !

The Weathermen, donc... encore un duo, puisqu’on y retrouve Bruce Geduldig. Le défunt Bruce Geduldig, créatif visuel de Tuxedomoon. Mais en 1987, avec Poison, ces deux-là signent un hit, aujourd’hui un classique de la scène indus. Quelque part, ça a beaucoup aidé. Et en même temps, ça a aussi renforcé l’énigme. Quand tu as un tube, les gens aiment le tube, ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils vont aimer tout ce que tu fais. D’où beaucoup de questionnement, beaucoup d’excitation des firmes de disques... Et des choses sympathiques qui se succèdent. Comme une synchronisation pour Baywatch (la série Alerte à Malibu en français - ndlr) ! J’ai toujours eu dans ma carrière des trucs qui arrivaient. Je me demandais ce que c’était. Alain Bashung me téléphone un dimanche matin en me demandant si je veux collaborer avec lui ! Et moi, je ne connaissais pas Alain Bashung !

Fantaisie Militaire

Il se trouve qu’Alain Bashung cherchait quelqu’un à même de pouvoir utiliser des sampleurs. Via, via, comme on dit, c’est finalement à Jean-Marc Lederman qu’est faite la proposition. Il m’a appelé, on s’est rencontrés, je lui ai fait écouter des trucs et il m’a dit que ce n’était absolument pas du tout ça qu’il voulait. Qu’il voulait que je me laisse aller !

Et donc, il se laisse aller. Complètement. Bashung lui confie un morceau pour réaliser une démo, et au final, le Belge joue sur cinq titres de Chatterton. Nous sommes alors en 1994. Deux ans plus tard il me téléphone, toujours un dimanche matin, toujours en disant : C’est Alain, Alain Bashung. Comme si sa voix, son débit particulier n’étaient pas reconnaissables... « Écoute, je fais un nouvel album, est-ce que tu veux créer des chansons ? ». La réponse est oui, et deux d’entre elles finiront sur Fantaisie Militaire, qui est devenu l’album que l’on sait. Très étonnamment, le morceau principal qui est Ode à la vie, je le lui ai envoyé comme démo. Et il est là quasiment note pour note. Je devais repasser derrière mais il m’a dit : Non, non, non, c’est bon comme ça ! Il m’a téléphoné tout à la fin en me disant : Allo, c’est Alain, Alain Bashung. Ça t’ennuie si tu as un morceau sur l’album et un autre pour les arrangements ? Ça t’ennuie si on sort Ode à la vie sur l’album ? Il rit : Donc voilà, c’est super bien tombé parce que juste à ce moment-là, j’ai pu négocier un contrat de publishing, m’acheter du matériel et commencer à travailler à la maison.

Accro aux synthés

Début 2000, un ami lance une boîte de jeux vidéo. Alors il s’essaie à la composition d’un autre genre de musique, un exercice pour le moins particulier. Ça doit être remarquable sans être remarqué. C’est-à-dire que ça doit être suffisamment spécial pour que les gens s’en souviennent et que ça colle à l’univers du jeu, mais en même temps, ça ne peut pas distraire le joueur.

Vous avez dit « machines » ? Elles l’ont toujours attiré. Mieux : c’est à cause d’elles... Je n’ai aucune formation, je ne sais pas lire une seule note de musique, je suis incapable de jouer un seul accord. Au milieu des années 70, j’étais un très grand fan de la Médiathèque, où je prenais plein de disques, des disques sur lesquels étaient indi-qués « synthétiseurs ». Ce qui à l’époque était facile parce qu’il n’y en avait pas des masses ! Sauf, étrangement, du côté du funk américain. C’était les premiers. On l’oublie, mais Stevie Wonder a fait ses albums les plus incroyables avec deux producteurs blancs, Robert Margouleff et Malcolm Cecil du groupe Tonto’s. J’adorais ce son ! Un jour, il entend Radioactivity, de Kraftwerk. Là, c’était décidé ! D’autant plus que quelques mois plus tard, en octobre 75, je les ai vus en concert au Janson (un auditoire de l’ULB - ndlr). Et ce concert a changé ma vie. Autant par la musique que par l’impression. Ils faisaient quelque chose qui n’avait rien à voir avec ce qui se passait auparavant ! Ajoutez-y sa découverte de Brian Eno, l’amateur éclairé qui sortait des trucs incroyables (sic), puis celle de Fela Kuti... Eno, ça me parlait très fort parce qu’il me semblait faire comme il voulait. Et Fela mettait dans sa musique un contenu social et politique. J’ai toujours considéré que la musique devait dire quelque chose. Hey baby, let’s go dancing tonight, je n’ai jamais supporté ça !

Son premier groupe s’appellera Digital Dance, il y jouera pendant deux ans. Bien plus tard, en 94, on le retrouvera, en pleine période ambient, œuvrer dans le duo Man-Dello. Il travaillera sur une appli pour Karl Bartos, ex-Kraftwerk, sur une série de reprises avec Jacques Duvall (Romania, par Leatherman), puis deux albums tout à fait personnels (The last broadcast on earth et The space between worlds), la B.O. de Double Plus Ungood, le film du chanteur de La Muerte... Musique électronique ? Il sera même un temps office manager de Front 242. (...) Toujours le contrepoint.

Un article issu du magazine Larsen°31 - mai / juin 2018 - édité par Christophe Hars