L’intégrale de la musique
© photo : Alessia Contu

En misant tout sur la passion, il a réussi à donner des lettres de noblesse à un instrument diatonique trop longtemps synonyme de bal musette. Mariant une ouverture d’esprit sans limites à un jeu physique qui n’appartient qu’à lui, Didier Laloy s’est imposé sur les scènes du monde entier en s’aventurant dans tous les styles musicaux imaginables. Rencontre avec un artiste libre toujours en quête de nouvelles sensations.

A quarante-cinq ans, Didier Laloy a son nom inscrit dans les crédits de pas moins de cent-cinquante disques. Même s’il a annoncé voici quelques années qu’il voulait quelque peu « se calmer », en 2019, il donnait encore entre 100 et 150 concerts par an: en Belgique, en France, dans les pays de l’Est, à Taïwan. Bref, dans le monde entier. Son accordéon diatonique sublime les gros festivals, part en pérégrination sur des sentiers bucoliques, se frotte à des collaborations improbables, ravit les habitués des centres culturels et suscite des émulations dans les écoles via le programme des Jeunesses Musicales. Angèle, pour qui j’ai beaucoup d’admiration, a des dizaines de milliers de fans dans les pays franco- phones, explique-t-il. La musique traditionnelle instrumentale, telle que je la pratique, est plus difficile à vendre à un public de masse mais la niche est plus large. De Bruxelles au Groenland, en passant par les pays de l’est, vous trouverez toujours quelques personnes qui sont intéressées. Jusqu’à présent, j’ai eu la chance de pouvoir exporter tous les spectacles que j’ai créés.

Pas du genre à s’épancher sur son impressionnant CV ou à regarder en arrière, Didier Laloy est un homme du présent. Toujours en mouvement. Né à Bruxelles, il vit aujourd’hui à Beauraing avec sa compagne et leurs quatre enfants (trois et demi sur quatre font de la musique de manière autodidacte, je ne les force pas, cela doit rester du plaisir, pas une contrainte). On se croise depuis des années. Nous nous étions toujours promis de faire quelque chose ensemble. Cette fois, nous nous sommes donné le temps. Cet album Water & Fire (2019), c’est un mélange de nos influences et de nos parcours respectifs. Quentin et moi, nous sommes des grands voyageurs et des grands rêveurs. Je joue et je compose avec Quentin qui s’est occupé aussi de la réalisation et de la sortie du disque sur son propre label Agua Music. J’ai toujours du plaisir à me laisser porter par les autres. C’est comme ça que je fonctionne le mieux. C’est ma manière de travailler et d’avancer.

Quand on lui demande ce qui relie Water & Fire au duo Belem créé avec la violoncelliste Kathy Adam, à sa déclinaison high tech Belem & The Mekanics ainsi qu’à tous les albums qu’il a enregistrés auparavant, Didier Laloy se la joue humble. Je suis un grand boulimique. J’ai soif de rencontres, de voyages et de découvertes. Je suis curieux. J’aime partager. Le point commun entre toutes ces aventures humaines et artis- tiques? Je pense avoir une signature forte qui se ressent dans tous les projets auxquels j’ai participé. Pour définir Didier Laloy, on peut dire aussi ce qu’il n’est pas. Didier Laloy n’est pas un musicien classique, ce n’est pas un musicien jazz, c’est encore moins un musicien de session qui joue « à la commande ». Même à l’âge de quarante-cinq ans, ce n’est pas facile à expliquer. Généralement, quand on m’interroge sur mon statut, je réponds « artiste » ou « musicien ». Jusque-là, tout va bien. Et puis quand je dis que je joue de l’accordéon diatonique, je vois les yeux qui s’écarquillent. Faites le test autour de vous, balancez le mot « accordéon ». Au pire, on pensera à Yvette Horner ou au bal musette. Au mieux, à la world music. Didier, lui, préfère le terme « musique traditionnelle ». Mon bagage est clairement à chercher dans ce style.

La révélation à l'âge de treize ans

Son histoire d’amour avec l’accordéon diatonique débute dès l’adolescence. Je viens d’une famille bourgeoise où on écoute du classique et du baroque. Enfant, je tâte du solfège et touche au piano, mais les professeurs me déconseillent très rapidement de poursuivre dans cette voie. Ils me disent: « Didier, fais plutôt du ping-pong ou du badminton ». Et puis, à treize ans, j’ai la révélation. Il y a une fête de quartier à Etterbeek, près de Schuman, où je vis alors. Des musiciens sont invités et je tombe en fascination pour Martine Uylebroeck et son accordéon diatonique. Jusqu’alors, je pensais que la musique se découvrait assis et religieusement. Et là, je vois des gens danser, des couples qui s’enlacent et font la fête. Martine Uylebroeck m’encourage. Mieux encore, elle me valorise. Devant mes parents sceptiques sur ma nouvelle vocation, elle répète qu’il ne faut pas connaître le solfège pour jouer de l’accordéon. Je suis un gamin, mais Martine me fait entrer dans le monde des adultes car aucun jeune ne pratiquait alors cet instrument. Je n’ai jamais réfléchi à en faire mon métier. C’est venu comme ça.

À l’âge de dix-sept ans, Didier Laloy quitte l’école. Il ne sera pas agent de change comme papa, mais musicien. Un musicien qui, comme le pianiste imaginé par Michel Berger dans la chanson popularisée par France Gall, joue debout. J’avais vu l’accordéoniste français Bruno Le Tron jouer debout et j’ai voulu faire comme lui. J’ai dû longtemps m’entraîner devant le miroir pour devenir ce que je suis. C’est complètement fou. Sur scène, je bouge sans arrêt, je lève la jambe, je cours et je saute. Dans la vraie vie, si vous m’invitez dans un bal, je vais rester complètement coincé dans le fond de la salle. Beaucoup de mes projets sont des défouloirs. Pour des collaborations plus pointues, comme l’album Water & Fire que je vais défendre sur scène avec Quentin, je joue assis. J’ai besoin des deux formules, c’est mon bonheur.

Un pied dans la variété / pop à ses débuts avec Marka, un autre dans les Jeunesses Musicales, Didier Laloy joue aussi dès 1991 dans le collectif folk Carte Blanche avec son ami Marc Malempré. En 1993, il partage l’aventure internationale de Panta Rhei, le groupe de musique traditionnelle créé par Steve Houben. C’est Panta Rhei qui m’a permis de payer le loyer de mon premier appartement et d’acheter une voiture. Une petite voiture. J’ai conscience d’être arrivé au bon moment. J’étais jeune, les musiques traditionnelles connaissaient un bel engouement. Des artistes comme Arno ou Renaud ont fait aussi beaucoup de bien à mon instrument en dépoussiérant les étiquettes et en contribuant à ouvrir les frontières.

Voici cinq ans, il décide de freiner quelque peu les collaborations pour se consacrer pleinement à son projet Belem, lancé avec la violoncelliste Kathy Adam. Une rencontre humaine et musicale qui a dépassé toutes nos attentes. Si Belem fonctionne, c’est à cause de la fragilité et de l’intimité du projet. Un homme, une femme, rien de festif, beaucoup de mélancolie... On a joué partout. Sans gros soutien logistique, nous avons vendu plus de 6.000 albums, la plupart à la sortie des concerts. Cet éternel angoissé au sens médical du terme (Didier Laloy est frappé de crises obsessionnelles liées à la respiration et donc à la pratique de son instrument qui nécessite un travail continu des poumons) pourrait-il vivre sans son accordéon? Même s’il dit que oui, nous pensons le contraire. J’ai la tournée avec Quentin qui va nous mener sur les routes jusqu’en 2020. Pour les Jeunesses Musicales, j’ai lancé Teen Spirit, un duo de reprises de Nirvana avec Manu Champagne. J’ai un autre projet qui marie l’univers du cirque avec l’accordéon. J’ai joué par- tout, mais ça me ferait plaisir de me produire sous mon nom au Cirque Royal, à Bruxelles. C’est ma salle préférée. Vous pouvez faire le message ? Voilà qui est fait.

Un article issu du magazine Larsen°35 - novembre / décembre 2019 - édité par Christophe Hars