i
Rechercher dans l'intégrale de la musique

Interprète, académie de musique, avocat spécialisé, pop-rock, compositeur, instrumentiste...

cabane

Grande est la musique

Artistes Pop - Folk - Rock
cabane (c) Jean Van Cottom
cabane (c) Jean Van Cottom

Après quelques signes fugaces et enivrants, l’espoir était de rigueur. La rumeur courait en effet qu’un album de cabane, ce très excitant projet de Thomas Jean Henri, était sur le point de sortir. On a eu raison d’y croire, car l’ex-Venus et ex-Soy un caballo a décidé de voler de ses propres ailes, en solo, mais très bien accompagné. Bref, de sortir un disque marquant. Grande est la maison, c’est la  douceur d’une caresse, la profondeur d’un baiser, et la bienveillance d’un mot tendre murmuré à une oreille qui en a bien besoin : la nôtre. Dix morceaux qui osent raconter l’amour, celui qui brûle, mais qui s’estompe aussi, la beauté du vivant, et l’émotion d’être fragile. Le tout emballé dans un écrin d’élégance, de cordes et de voix qui requinquent. Rencontre avec un chef d’orchestre lucide.

Jean-Marc Panis

Cinq ans pour faire un disque, c’est beaucoup à l’échelle de Thomas Jean Henri?
Thomas Jean Henri
 : Oui et non. Ça  a pris du temps car j’avais une idée très précise de ce dont  j’avais envie.  J’ai des dossiers colorés sur le disque dur de mon ordi. Verts, oranges et rouges. Mes pauvres morceaux passaient d’une couleur à l’autre. Parfois, je retournais quand même voir dans le dossier rouge si, à tout hasard,  il n’y aurait pas un truc à sauver. J’ai vécu des grands moments de désarroi, en me rendant compte que certains morceaux verts feraient bien de carrément  retourner dans le rouge… Mais je me souviens précisément du moment où j’ai compilé tous les morceaux que j’aimais bien, et de me dire : mais en fait, j’ai un album! C’est la beauté d’un premier disque.  Tu travailles sans but pendant  des années, et un beau jour, tu te réveilles et te dis qu’il est temps d’arrêter de tourner autour du pot. C’est très libérateur.

Vous parlez de premier disque. Or, vous n’êtes pas vraiment un nouveau venu sur la scène musicale belge.
C’est certain, mais dans ma carrière, il n’y aucun projet avec lequel j’ai tenu le coup du deuxième disque, c’est assez troublant. Dans cabane, je me sens plus à l’aise. À mon âge, la perspective du groupe de rock est devenue obsolète. À vingt ans, j’allais changer le monde avec mon groupe. Aujourd’hui,  mon équilibre est ailleurs : dans une expérience collective  à géométrie variable, mouvante. J’ai envie de respecter les autres et le temps qu’ils peuvent donner à ce projet. Même chose pour les gens qui écoutent. Ils sont tellement sollicités. Ça me va d’apparaître de temps en temps. Puis on m’oublie, et parfois,  je reviens… c’est très bien comme ça.

Dans cette géométrie variable, vous invitez du beau monde. Kate Stables, Bonnie Prince Billy, Sean O’ Hagan (High Llamas)... Il faut être sûr de soi pour faire appel à de telles pointures?
C’est complètement improbable! Je suis dans mon salon, je  termine un bout de morceau, et  je ne comprends toujours pas ce qu’il se passe dans ma tête pour que j’arrive à me dire : tiens, je vais envoyer ça à Bonnie Prince Billy, je pense que ça peut lui plaire! (rires). Pareil pour Kate ou Sean. Et pourtant, c’est ce que je fais. Mais en même temps, je leur donne du pouvoir. Ils font partie des quelques  personnes de mon entourage  qui ont un droit de veto sur mon travail. C’est une des raisons pour laquelle ce disque a mis du temps : si l’une d’elles trouvait un morceau mauvais, ça bloquait tout.

C’est fatiguant?
Disons que ça prend du temps!  Malgré mon anglais un peu limité, j’ai pour chaque morceau une idée de base, fondamentale pour moi. Pour le morceau Now winter comes, j’avais une phrase  qui me trottait en tête, comme une ritournelle: Our love will fade in me, on that we silently agree. C’est à ce moment là que je fais appel à Caroline Gabard et Sam Genders (Tunng, Diagrams - ndlr) pour les textes. Je leur envoie des idées très précises. Les mots, les émotions, ce que j’ai vécu et ce à quoi je veux faire référence. Pour eux démarre alors un calvaire : eux proposent beaucoup de choses  et moi  je suis très sélectif. Ça peut être  long et douloureux. Mais ils me parlent encore, donc ça va.

Il  y a aussi les chanteuses de BostGehio, qui agissent comme un choeur antique, commentant le texte, ou les arrangements de cordes de l’orfèvre Sean O’Hagan. Quand arrivent-ils dans le processus de création?
Dans une première phase,  je me laisse complètement libre, les idées sortent, sans filtre ni jugement,  c’est grisant. J’en sors avec vingt, trente ou quarante morceaux. Puis vient la déception quand je prends conscience que ce ne sont pas des morceaux, mais au mieux des parties de morceaux. La deuxième étape consiste à malaxer la matière : jouer cette mélodie au piano plutôt qu’à la guitare, celle-ci au chant… c’est un grand travail de cuisinier. Et là, nouvelle déception : de mes 40 idées, il en reste 5. C’est à ce moment qu’arrive chez moi le besoin de collaborer. Le moment où, aux autres,  j’ouvre la porte sur mon travail… je suis bien conscient que cabane n’existerait pas sans ces collaborateurs. Will Oldham (Bonnie Prince Billy), c’est le fantôme, le rapport à la mort, à la perte.  Kate (Stables, This is the kit), c’est  la lumière, la bienveillance, la chaleur. L’addition des deux, c’est cabane.

Les anglophones différencient la notion de maison en tant que bâtiment matériel, et celle de foyer, plus abstrait, plus émotionnel.  « House » et « home ». Où se situe la cabane dans votre vocabulaire?
Pour moi, la cabane est un endroit temporaire dans lequel  on se protège des intempéries. C’est essentiel pour moi. J’aime l’idée de pouvoir se mettre à l’abri du chaos social, amoureux ou politique… J’aime  qu’on puisse tous avoir un endroit sûr, qui n’est qu’à nous. Moi c’est cabane, et j’aimerais que ça le soit pour d’autres aussi.

Comment vous sentez-vous au moment de la sortie du disque?
J’ai eu plein de vies et beaucoup de chance. J’ai aussi pris la responsabilité des chances qui m’ont été offertes. J’arrive à être bienveillant à mon égard : je suis un artisan qui a beaucoup bossé. Par contre, je ne suis pas sûr d’avoir encore la volonté ou le courage de continuer cabane. Ce dont je suis certain, c’est que  je suis très heureux que ce soit fini, heureux de pouvoir tourner une page. Cette page.

www.cabane-music.net

----

cabane
Grande est la maison
cabane records