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Interprète, académie de musique, avocat spécialisé, pop-rock, compositeur, instrumentiste...

Désir & Fiorini

Une Île

Artistes Jazz, Musiques du monde & traditionnelles
Désir & Fiorini (c) Maël G. Lagadec
Désir & Fiorini (c) Maël G. Lagadec

Une voix étonnante, un jeu de piano qui oscille entre musique contemporaine, chanson, jazz et musique du monde sur des textes à la poésie puissante et parfois douloureuse, voilà le cocktail détonnant que propose Désir & Fiorini. L’album Yo Anpil vient de sortir chez El Negocito. Fabian Fiorini se fait l’ambassadeur du duo pour en raconter la genèse.

Jacques Prouvost

Renette Désir est haïtienne et a commencé à chanter dans la chorale de son église avant de suivre une formation classique au violon. Elle participe ensuite à divers projets très hétéroclites qui mélangent tantôt le reggae, la musique haïtienne traditionnelles, la pop ou les chants évangéliques qui lui permettent de bâtir peu à peu un univers très personnel.

Fabian Fiorini est un pianiste belge au parcours riche et diversifié. Il se partage entre le jazz avec Aka Moon, Mâäk ou Greg Houben, le théâtre, la musique contemporaine et la danse, entre autres.

La traversée

À l’occasion d’une invitation de Pierre Vaiana, qui organisait des échanges avec des musiciens venus du monde entier à l’AKDT de Libramont, la chanteuse fait la rencontre du pianiste. Elle était là pour participer aux trois semaines de stages qui se divisaient entre musique classique, jazz et rock, nous raconte Fabian Fiorini. Je donnais cours en jazz et un soir, je remarque que j’avais oublié de travailler avec elle. Elle ne s’était pas manifestée et elle avait accepté cela avec une simplicité et une humilité confondante. J’étais vraiment confus. Alors nous avons travaillé ensemble et c’est ainsi que j’ai vraiment remarqué sa voix exceptionnelle et sa personnalité.

En effet, Renette Désir a non seulement du talent mais aussi un parcours de vie assez étonnant. En 2010, Haïti subit un terrible séisme dont tout le monde se souvient et l’université dans laquelle elle étudie s’écroule sur elle et ses amis, faisant des centaines de morts. Par miracle, elle est protégée par un bloc de béton. Pendant plusieurs jours, coincée sous les décombres, elle chante, prie, délire avant d’être sauvée. Voilà qui marque une vie et forge un caractère.

Michael Wolteche, un ami de Fabian, qui donnait cours à Libramont également, dans la section classique, remarque, lui aussi, le talent de Renette. Il a déjà produit quelques groupes de musiques haïtienne, tel que Chouk Bwa par exemple, et s’intéresse beaucoup à cette culture. Il propose alors au pianiste l’idée de former un duo avec Renette.

Le projet était excitant mais pas simple à mettre sur pied. Entre Haïti et Bruxelles, il y a des milliers de kilomètres et des heures de vols ! Finalement je suis allé travailler trois semaines là-bas, puis on s’est revu plus tard en Europe, pendant une semaine, avant de faire une résidence à Avignon en été 2015. On a élaboré un premier répertoire, avec des reprises de Duke Ellington notamment. C’était un peu pop, un peu jazz, mais cela manquait de singularité, il fallait encore travailler. Renette a failli rester en Europe, ce qui nous aurait bien arrangé Michael et moi, mais quand on a connu Haïti, même avec les difficultés pour y vivre, il est difficile de tout quitter. Le projet a donc mis un peu plus de temps à s’élaborer.

Focalisation thématique

Mais le travail est trop excitant et intéressant. Michael ne lâche pas l’affaire et décide de creuser plus profond, de resserrer les histoires. À trois, ils décident de fixer une ligne narrative. Ils décident de reprendre des poèmes contemporains haïtiens qui mettent en lumière les difficultés du monde en général et des habitants de l’île en particulier. Michael et Renette sélectionnent des textes de Inema Jeudi, James Noël ou Jean Bofane… La dimension poétique est très présente en Haïti. Chez nous, cela a pratiquement disparu, même si, au travers de quelques rappeurs ou slammeurs, on la retrouve parfois. Là-bas, cela n’a jamais vraiment disparu. La fonction du poète est très importante car, comme ils le disent : Nous n’avons rien, mais nous avons notre imaginaire. Ils sont presque seuls au milieu des mers, se questionnent sur leurs origines, se demandent ce qu’il y a l’autre côté de l’horizon.

Il faut dire qu’Haïti est un peu le chaînon manquant entre l’Afrique et l’Amérique, le trait d’union. Le point de chute des esclaves oubliés. Haïti a, pour tout cela, toujours été très convoité. C’est un point stratégique. C’est aussi l’un des premiers pays « noirs » à avoir déclaré son indépendance. Ce qui ne lui a pas valu que des amis. Ajouter à cela quelques années de dictature et des catastrophes naturelles à répétition, on comprendra que ce peuple a beaucoup de choses à raconter.

C’est l’histoire récente dont on parle dans cet album. On parle de la rue, de la drogue, de la violence. De la mer et des pêcheurs. Des superstitions aussi. La poésie est assez énigmatique. Comme les haïku. Le créole est une langue très imagée, entre le français et l’africain. On croit comprendre, mais le sens est parfois bien plus profond. Il y a de l’espace que l’on peut remplir avec son imaginaire. Le rythme est parfois proche de l’anglais, ce qui est intéressant musicalement, je pense à un titre comme Ala Vil, par exemple, qui impose son tempo.

Le duo rapproche donc les deux mondes, trouve des points communs, construit de véritables ponts entre cultures, tout en gardant sa spécificité. Tout se rejoint par moment. Pierre Boulez, Miles Davis, les rythmes vodou, le Kongo, Dawomen, le quadrille façon africaine. Tout cela est souvent entêtant, lancinant, comme le mouvement perpétuel de la mer. On est loin du folklore, et on voulait d’ailleurs s’en éloigner, pour donner une véritable signature musicale au duo.

Yo Anpil se rattache à l’actualité. Dans ce texte, on parle de familles qui veulent fuir et qui sont prêtes à jeter leurs enfants à la mer pour les sauver. Yo Anpil est tiré de la pièce Eurea de Jean Bofane. C’est très accusateur et cela fait réfléchir sur l’aveuglement au pouvoir. Sur cet immense système économique qui va à l’encontre des peuples. Il suffirait de raturer quelques lignes de ces textes, soi-disant de lois, pour interdire à certains de s’enrichir sur le dos des autres et permettre à tout le monde de manger à sa fin… et arrêter la spéculation sur le riz, le sucre, le café. C’est tout cela qui pousse les gens à fuir la misère en pensant qu’ailleurs, c’est mieux. C’est de tout cela dont il est question dans ce disque.

Le travail musical et texte

Travailler la musique pour encore renforcer ces mots et garder cet esprit n’a pas été de tout repos. Je me suis donné des contraintes, dans un registre minimaliste. En travaillant sur deux octaves, par exemple. On voulait resserrer et travailler dans ce petit espace, un peu comme si nous étions prisonniers d’une île. Le piano est devenu très percussif aussi. Mais tout cela devait servir la chanson.

Il s’agit bien d’un duo mais toute la conception s’est faite en trio pendant une résidence à la Maison de la Création. Parfois Michael donnait des idées ou sa vision du poème, puis nous laissait faire. Moi je proposais des mélodies, Renette ajustait les mots, on échangeait nos idées. Ensuite, Michael revenait, donnait son avis. On jouait sur les formes, pour que ce soit plus intéressant, plus surprenant, toujours inattendu. Nous avons exploré plein de pistes et de chemins. C’est ce qui peut nous rapprocher de l’esprit jazz, dans le sens où une version n’est pas l’autre et qu’elle nous permette de voyager, même en live. Mais nous ne sommes pas dans les codes classiques du jazz.

L’exploration continue puisque, lors d’un concert de présentation d’album, aux Écuries van de Tram à Schaerbeek, Nicolas Esterle (The Ångstromers) a rejoint le duo avec guitare, basse électrique et machines analogiques pour emmener l’ensemble encore ailleurs, dans un esprit à la fois plus urbain et psychédélique et, bien sûr, toujours vaudou ! Affaire à suivre.

www.enthusiastmusic.com/desir-fiorini

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Desir &Fiorini
Yo Anpil
El Negocito Records

Désir & Fiorini

sous-catégories : Spectacle genres : Jazz, Chanson
DR

Une voix sublime, un jeu de piano unique. Jazz, chanson, musique du monde, musique contemporaine... Musique du présent tout simplement. Dans leur premier spectacle, Renette Désir et Fabian Fiorini ...