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Interprète, académie de musique, avocat spécialisé, pop-rock, compositeur, instrumentiste...

Kel Assouf

Au pays de l'or noir

Artistes Musiques du monde & traditionnelles
DR
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Depuis Bruxelles, Kel Assouf transpose les revendications du peuple touareg dans des chansons assoiffées de changement. Entre transe désertique et hard rock en poils de dromadaires, les morceaux du nouveaux Black Tenere franchissent les dunes avec conviction. But de l’opération ? Flinguer les injustices à la guitare électrique.

Nicolas Alsteen

Du désert du Sahara aux pavés bruxellois, l’itinéraire de Kel Assouf reste un cas à part dans le clan touareg. Après deux disques et quelques dérives orchestrales en quintet, le groupe signe un album intense, nerveux, épatant. Fruit d’une longue réflexion, Black Tenere germe à l’été 2017 avec, dans son sillage, de nombreuses questions. Comment propager l’électricité sans perte énergétique ? Quelle équation appliquer pour contenir toute la charge poétique et l’engagement politique des chansons ? Les réponses affluent par le biais d’une cure d’amaigrissement. Réorganisé en trio, Kel Assouf en profite pour filer droit au but. Épaulé par le batteur Olivier Penu et l’orgue de Sofyann Ben Youssef (Bargou 08, AMMAR 808), Anana Harouna brandit sa guitare en signe de ralliement. En réduisant la voilure, en allégeant arrangements et textures, le groupe bruxellois renforce son efficacité et optimise les effets secondaires. Hypnotisant, brûlant et dangereusement psychédélique, le son de Black Tenere souffle sur les braises du hard rock et déplace les sables du blues touareg. Puissante, frontale, la musique gravée sur cet album traverse le désert et frappe les esprits avec une fougue retrouvée. À trois, la dynamique est différente, confie Anana Harouna. L’interaction avec les autres musiciens est facilitée. D’un regard, nous sommes capables de nous comprendre. L’énergie circule en triangle. Dans ce contexte, je me sens bien plus libre de mes mouvements et, surtout, beaucoup moins stressé. Avant, j’étais dans l’anticipation et la retenue. Désormais, je peux m’abandonner dans la musique.

Un autre combat
À l’image d’une musique qui rassemble héros du rock (Jimi Hendrix, Black Sabbath) et activistes de la lutte touarègue (Tinariwen, Toumast, Imarhan) autour d’un feu de joie, le titre du nouvel album convie un mot anglais dans l’antre de la culture Tamasheq. Black Tenere est une allusion à la situation géopolitique actuelle dans la région du Sahel, indique le chanteur de Kel Assouf. Depuis que le désert existe, les Touaregs l’habitent. Qu’on parle de l’Algérie, de la Libye, du Niger ou du Mali, ils sont censés appartenir à un territoire. Mais au lendemain de la vague de décolonisation, ces nomades se sont retrouvés marginalisés. Les nouveaux états indépendants leur ont, en effet, refusé les avantages sociaux alloués aux sédentaires. Cette situation paradoxale a donné lieu au coup d’envoi de la rébellion touarègue : un conflit étalé sur six décennies. Jalonnée de combats meurtriers, cette contestation va aussi se trouver des ambassadeurs pacifiques. De nombreux maquisards troquent en effet leurs fusils semi-automatiques contre des guitares électriques. Symbole de résistance pour Tinariwen – et bien d’autres –, l’instrument devient une arme contre la violence de la guerre. Aujourd’hui, le paradigme a changé, souligne Anana Harouna. Nous sommes loin de l’époque où l’armée massacrait le peuple du désert. En 2019, malgré la sécheresse, les Touaregs perpétuent leurs traditions, cultivant leur rapport à la nature et à la liberté. Mais ils sont confrontés à de nouvelles difficultés : ils ne sont plus les seuls à habiter dans le Sahara. Désormais, ils doivent s’accommoder de la présence militaire française et américaine. Saillie électrique placée en ouverture du disque, la chanson Fransa évoque cette lutte à armes inégales contre la puissance coloniale française aux XIXème et XXème siècles. En réalité, la France occupe toujours le désert dans la région du Niger. Des militaires sont présents à Niamey et Madama. Pourquoi restent-ils là-bas ? Parce qu’on n’est jamais sorti du colonialisme... Les Touaregs vivent sur un territoire qui regorge d’uranium et de pétrole. Du coup, chacun veut placer ses pions : l’Europe, les U.S.A., mais aussi la Chine et la Russie. Dans le désert, on assiste à une foire d’empoigne entre grandes nations. Cette bataille économique se joue sans considération des populations locales qui sont véritablement laissées pour compte. Dans mon pays, il faut des investissements dans l’éducation, les soins de santé. Les gens veulent une aide à l’emploi, pas une armada. Le projet humanitaire des Français passe par les armes. C’est forcément un signal négatif... Dans les couplets du morceau America, Kel Assouf pointe également du doigt les politiques d’expansion des États-Unis. Signé sur le prestigieux label Glitterbeat (Bombino, Tamikrest), Black Tenere est un album de résistance, imprégné de bout en bout par l’énergie de la révolution. Quand je rends visite à ma famille, je m’attends toujours à des évolutions. Mais force est de constater que rien ne bouge. Les gouvernements se succèdent et se ressemblent. Les ministres cherchent à s’enrichir en signant des accords commerciaux avec des multinationales. Chaque document paraphé est un coup dans le dos des citoyens. Les gouvernements vendent les richesses. Pendant ce temps, il n’y a pas de goudron sur les routes nationales et l’électricité vient à manquer dans les grandes villes… En dix chansons sous haute tension, Kel Assouf fait entendre sa voix. Désert dans le cœur, guitare à la main.

www.facebook.com/kelassoufofficial

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Kel Assouf
Black Tenere
Glitterbeat Records