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Interprète, académie de musique, avocat spécialisé, pop-rock, compositeur, instrumentiste...

Jérôme Mardaga

Les chemins de traverse

Artistes Pop - Folk - Rock
Jérôme Mardaga (c) Christophe Dehousse
Jérôme Mardaga (c) Christophe Dehousse

Si  nous l’entendons moins à la radio qu’à l’époque de  Jeronimo et de son « Éternel Petit Groupe », Jérôme Mardaga n’a jamais été aussi actif. Rock, ambient, folk, expérimental… l’artiste liégeois trouve désormais son épanouissement loin des formats de la pop. Un regard tourné avec lucidité vers le passé, un autre qui fixe le futur avec enthousiasme, il évoque pour Larsen son parcours défricheur.

Photo : Christophe Dehousse

Luc Lorfèvre

Je ne me suis jamais senti aussi bien comme artiste, confesse Jérôme Mardaga. Avec mon groupe Jeronimo, dans les années 2000, je faisais moins de musique qu’aujourd’hui. Nous enregistrions un album, partions en tournée et quand il n’y avait plus de concerts à l’horizon, je commençais à écrire des chansons pour le disque suivant. Peu à peu, je sentais que je m’enfermais dans un processus claustrophobe et autocentré. Je me sens plus libre désormais, moins cadenassé. J’avance avec mes projets solo mais aussi avec d’autres travaux sonores qui débouchent sur des rencontres et de nouveaux voyages. Cette démarche n’est pas guidée par des contraintes économiques. Elle est sans doute davantage liée à l’âge. Arrivé à la quarantaine, le sablier se retourne. Si on veut garder la flamme, il faut avancer, aller à l’essentiel, ne pas attendre et saisir les opportunités. Non, je ne pourrais plus me contenter d’un seul projet.

Paru au printemps 2018, Raid Aérien, son tout premier album sorti sous son propre nom, renouait musicalement avec les plaisirs coupables de son adolescence. Un peu comme si Jérôme Mardaga voulait boucler la boucle avant de mieux repartir. Il y a un peu de ça, reconnaît-il aujourd’hui. Le déclic s’est produit au retour d’une tournée en Chine en 2016 où j’accompagnais Olivier Juprelle. J’ai ressenti le besoin de réécouter les grands classiques cold-wave de ma jeunesse : les albums Faith et Pornography de The Cure, les premiers maxis de Killing Joke, les grands singles de Bauhaus... Cette attitude n’avait rien de nostalgique. Elle répondait davantage au souhait de revenir à l’essentiel, de retrouver les vertus de l’apprentissage et  de me rappeler pourquoi j’avais eu envie de prendre un instrument en main et de former un groupe. Raid Aérien,  c’est  ma manière de dire « Merci » au jeune Jérôme pour avoir fait les bons choix à l’adolescence sans en percevoir alors toutes les implications.

Ces « bons choix » remontent à l’année 1987. J’ai quinze ans. Je suis à fond dans la new-wave. C’est la première musique que je découvre par moi-même. Je demande à mes parents de m’acheter une basse. Il l n’y a que quatre cordes sur une basse, ça me semble plus facile pour commencer et puis j’adore le son de Peter Hook (bassiste de New Order) et Simon Gallup (The Cure). Mes parents acceptent à la condition que je suive des cours de solfège. Je reçois ma basse mais je n’irai jamais au solfège. Dès le début, j’essaie de créer mes propres compositions plutôt que de jouer des reprises. Je forme mon premier groupe avec un pote d’école. Un prof de français nous pousse à écrire nos textes. Nous sommes naïfs, téméraires et on y croit. 

C’est parti pour un paquet d’années d’aventures… et de galères. Les répétitions dans un local humide, les concerts sans cachet, les promesses sans lendemain, les changements de musiciens et de style. New-wave, cold-wave et puis shoegaze… Mais la foi est toujours là. Je m’amuse mais j’en ai aussi marre de stagner. À trente balais, je me dis : il faut que ça marche. Je compose une chouette mélodie sur un enregistreur 8 pistes et, pour la première fois, je pense à écrire en français. La chanson s’appelle Mon éternel petit groupe et raconte tout ce que j’ai vécu ces dix dernières années. Je la copie sur quelques cassettes et je signe Jeronimo. Lors d’un concert au Botanique,  je croise Alexandra Vassen et Rudy Léonet qui bossent alors sur Radio 21. Je leur file ma cassette. Une semaine plus tard, Alexandra diffuse Mon éternel petit groupe en clôture de son émission Sacrés Français. Le lendemain, le téléphone sonne. Le label Anorak Supersport me propose un contrat. The dream comes true…

Voyage et belgitude

Avec Jeronimo, Jérôme Mardaga sort quatre albums studio et un live, donne plusieurs centaines de concerts, passe en radio et franchit les frontières. De 2002 à 2005, c’est l’euphorie. On joue partout,  le Québec nous adopte, on va bâtir une vraie histoire là-bas. On vend des disques, on passe à la radio et en télé sur MCM Belgique. Jeronimo est tombé au bon endroit, au bon moment. En Wallonie, il y a une alors un émulation avec Sharko, Girls in Hawaii, Mud Flow, Ghinzu. On fait tous la compilation Sacrés Belges. Chaque week-end de l’été, on croise la même bande de musiciens, de techniciens, d’agents et de journalistes. Franchement, c’est une époque que je suis fier d’avoir vécue.

Et puis, bardaf, c’est l’embardée. Fools, ingénieur du son, producteur du deuxième album de Jeronimo 12h33, ami de toujours, se tue dans un accident de voiture. Déjà précaire, l’équilibre avec les autres membres du groupe s’est rompu. Et tout est parti en vrille. La crise du disque, les labels « familiaux » avalés par de plus grosses structures, l’arrivée d’une nouvelle génération d’artistes, mon essoufflement par rapport au format pop et aux histoires filles/garçons. Quand Jeronimo sort Mélodies Démolies en 2008, je sens que ce n’est plus le même engouement. Je reçois moins  de coups de téléphone et de mails. Bien avant son dernier album contractuel avec Jeronimo (Zinzin en 2013), Jérôme Mardaga multipliait les collaborations. Marc Morgan, Saint André, Benjamin Schoos, Jacques Duvall ou encore Marc Gardener du groupe anglais Ride qui l’embarque en tournée européenne. J’étais fan de Ride au début des années nonante, j’avais le poster du groupe dans ma chambre. Si on m’avait dit que j’allais jouer un jour les classiques de Ride sur scène aux côtés de son leader

Ses nombreuses tournées au Québec ont renforcé chez Jérôme à la fois le goût du voyage et son attachement à ses Terres. Deux réactions finalement pas si opposées qui ont toujours nourri ses compositions. Je tiens ça de la tradition folk. J’ai beaucoup écouté Bob Dylan (dont il adapte Corrina Corrina sur l’album 12h33). J’ai la bougeotte, je suis prêt à faire des centaines de kilomètres pour donner un concert dans un club, mais je reste aussi très proche de mes racines. À quarante ans, Jérôme est retourné vivre dans la ferme de son enfance à Fize-le-Marsal, petit village de 500 âmes en Hesbaye perdu le long de la E40. Il n’a jamais eu peur de chanter avec son accent liégeois  (Les Parisiens, ils ont aussi un accent).  Et sa belgitude s’affirme régulièrement dans ses chansons (Irons-nous voir Ostende, Princesse au regard couleurs ciel de Belgique, La mort solitaire de Frank Vandenbroucke).

Toujours en tournée en 2019 avec son premier album solo (un second est en chantier), Jérôme Mardaga joue aussi de la guitare et de la basse avec Everyone One Is Guilty, formation country/folk liégeoise emmenée par Mirco Gasparrini que Jérôme a suivie jusqu’à Denver pour enregistrer l’album A Wolf & A Lamb.  Mardaga  réinvente, par ailleurs, un monde contemplatif sur le nouvel LP de Tamel, son projet ambient. Il s’est également associé à  la violoniste canadienne Julia Kent pour l’album The Great Lake Swallow sorti (et épuisé) dans un tirage limité sur le label Gizeh. Je crois en ma bonne étoile. Il y aura encore des rencontres. Les plus belles sont celles qui viennent quand on ne s’y attend pas. C’est tout ce qu’on lui souhaite.