L’intégrale de la musique
L'An Vert | © photo : Frédéric Darras

Sa programmation dynamique révèle l’originalité du lieu et sa volonté de sortir des sentiers battus. La grande qualité de sa scène masque les difficultés au quotidien, mais ses créateurs sont toujours là depuis près de 20 ans. 

De la Place Saint-Lambert, en prenant la rue Léopold, on traverse la Meuse: le quartier d’Outremeuse résonnait à partir des années septante comme un incroyable bouillon culturel. Dans la petite ruelle fermée par une double grille, En Roture, on trouvait le « Cirque Divers », « Le Lion Sans Voile » – qui deviendra « Le Lion S’Envoile » –, le « Jazzland », tout ça sur quelques mètres carrés !

C’est au moment où l’effervescence de ces lieux mythiques s’essouffle qu’à quelques mètres de là, rue Mathieu Polain, Jo Mauceli et quelques artistes imaginent un espace créatif, un lieu où musiciens, comédiens, danseurs peuvent jouer, répéter et les artistes-plasticiens trouver un atelier ouvert, le tout fonctionnant grâce au bénévolat. L’espace en tant que tel était l’atelier d’un fabricant de volets en bois qui a fait faillite avec l’arrivée des volets en plastique, précise Nadine Nicolas, coordinatrice de l’asbl, avant de devenir un local de la Ville de Liège, puis une supérette. Le lieu est abandonné dans un état lamentable, mais il ne faut pas trois mois pour que l’endroit retrouve vie, c’est dire la volonté d’avancer des pionniers du lieu. Trouver un nom s’est fait en petit comité : On était quatre ou cinq à mettre des noms, explique Jo. Est arrivé « L’envers du décor », « L’An vert » est resté, sans raison particulière, sinon que le vert c’est la renaissance, le printemps. Quant au logo, il est du graphiste Pierre-Yves Jurdant, les lettres inversées, c’est un peu sa signature. Une fois la porte d’entrée franchie, on oublie la façade défraîchie. L’intérieur est chaleureux, le vieux bar aux murs décapés donne sur la salle où les spectateurs peuvent prendre place.

Longtemps, L’An Vert fut un espace alternatif qui répondait aux besoins de certains en termes d’espace de travail mais aussi un lieu différent. Jo Mauceli : Je voulais créer une asbl différente, sans patron, où chacun a le droit à la parole et à la décision, c’était la philosophie du lieu. Et ça a marché ! Depuis, la structure s’est professionnalisée avec ses contraintes et ses avantages en matière de gestion.

De plus en plus, l’organisation de concerts s’est imposée dans l’agenda (3 à 4 par semaine) et, suite à une inspection des pompiers – dont les retombées ont failli être fatales pour le lieu –, ce qui était un espace ouvert « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » est devenu plus « cadré ».

La programmation est essentiellement « jazz », mais pas que. L’An Vert accueille également des spectacles jeune public, du théâtre, des cabarets poétiques multidisciplinaires (Artra Poetik), des dimanches consacrés à la célébration du ukulélé (Ukulélé sur Meuse), des jam de jazz pour amateurs – Jam Jazz sur Meuse, initiative de l’Acadé- mie de Jazz d’Amay – ou du slam (La Slamerie). Depuis quelques années, L’An Vert a également conclu un partenariat avec le Conservatoire de Liège matérialisé par le prêt d’un piano quart-queue. Une fois par mois, une classe d’instrument vient présenter ses travaux : Le piano apporte une grande qualité musicale qui est appréciée, et le bouche- à-oreille sur ce projet a bien fonctionné.

L’asbl vit bien au-delà des quatre concerts hebdomadaires entre le jeudi et le dimanche : la salle est active tous les jours pour des répétitions, résidences, préparations de tournée ou d’enregistrement. On y a tourné également de nombreux clips. L’An Vert ouvre ses portes chaque année aux concerts de « Jazz au Fil de l’Eau » avec des gros succès comme Joëlle Léandre, le duo Cassol-Fiorini ou Veronika Harsca... La formule des cartes blanches connaît aussi un succès intéressant : On a démarré les cartes blanches en duo avec Adrien Lambinet en 2017 puis on a poursuivi cette année (2019) d’une part avec Tom Malmendier du Collectif liégeois L’œil Kollectif et d’autre part, Toine Thys dont les invités sont Guillaume Vierset, Alain Deval, Sacha Toorop et Quentin Liégeois. Enfin chaque jeudi donne lieu à un rendez-vous : la Slow Session Jazz acoustique avec Pascal Mohy, Sam Gerstmans et Quentin Liégeois ; aussi le JazzOff en mode expérimental et donc le Conservatoire. Tous ces petits plus, on a pu se les offrir grâce à la petite augmentation de subsides. Nous avons été et restons un lieu où on essuie les plâtres : plein de projets sont nés ici, on nous fait confiance, on apprécie d’ailleurs de suivre des projets sur plusieurs années.

Ce tableau enthousiaste ne doit pas éclipser les difficultés que rencontre L’An Vert. Malgré une augmentation de son contrat-programme, on y attend parfois avec anxiété le public et les raisons de cette défection sont multiples : Le public jazz ne se rajeunit pas beaucoup, notre moyenne d’âge est dans la cinquantaine même pour le jazz moins traditionnel : quand on vient écouter The Wrong Object jouer du Zappa, c’est une référence qui parle surtout aux gens de plus de cinquante ans. Des jeunes locaux comme Antoine Pierre ou Sarah Klenes attirent du monde mais nous avons déjà connus des déceptions malgré la qualité de l’affiche. Pour pas mal de concerts, une partie de notre public vient du Limbourg voisin mais le public reste essentiellement liégeois.

La concurrence est rude à Liège et vient entre autres des événements gratuits et autres soirées DJ au « concert-prétexte » car ici, on vise un public d’écoute, ce pour quoi les musiciens nous remercient régulièrement. Enfin, le politique liégeois est souvent un interlocuteur absent lorsqu’il s’agit de soutenir ce petit lieu de diffusion : L’idée de la Ville est de privilégier principalement des lieux et événements prestigieux. Par contre, nous trouvons nettement plus de soutien du côté de la Province. L’envers du décor en quelque sorte...

Un article issu du magazine Larsen°31 - janvier / février 2019 - édité par Christophe Hars