L’intégrale de la musique

Située tout au nord de la province du Hainaut, enclavée entre la Flandre et la France, au centre du triangle Ypres, Courtrai et Lille... excentrée dans notre petit pays, la ville de Comines a souvent tendance à être oubliée des médias. Pourtant, de cette situation délicate, Jean-Jacques Vandenbroucke en a fait une force. Avec une bande prête à tout, enthousiaste et passionnée de musique – et de jazz en particulier – il a ouvert
l’Open Music Jazz Club au centre de la ville.

Jean-Jacques Vandenbroucke, ancien bâtonnier au barreau de Tournai et ex-échevin de la culture de Comines- Warneton, n’en est pas à son premier coup d’essai en musique. Il était déjà à l’origine du festival blues rock de Houthem entre 1988 et 1997. C’était très excitant, mais cela devenait de plus en plus coûteux et on avait un peu peur aussi de l’usure du milieu du blues, nous confie-t-il. 

Alors, avec son asbl Open Music qu’il avait mise sur pieds à l’époque, il continue à organiser sporadiquement des concerts. Mais vers 2012, il redonne un coup d’accélérateur et veut se concentrer un peu plus sur les artistes de jazz. L’association organise alors régulièrement des concerts dans différentes salles de l’entité. C’était fatigant d’aller de salle en salle, avoue Jean-Jacques, il fallait chaque fois tout installer pour donner l’illusion d’être dans un club de jazz. Il était vraiment temps de nous trouver un lieu.

L’idée fait son chemin et l’opportunité se présente lorsque, sur la place Sainte-Anne de Comines, l’ancien bistro-dancing «Le Club», en cessation d’activité et dont le bâtiment est laissé à l’abandon depuis plus de quinze ans, est à vendre. Son état est désastreux. Il y avait des arbres qui poussaient en plein milieu de la salle. C’était pire qu’une ruine. La brasserie propriétaire des lieux trouve un accord avec l’asbl mais pour réaliser ce rêve totalement fou, il faut quand même y mettre les moyens. Le patron et son équipe décident alors de créer une coopérative afin de pouvoir tout financer. C’est une belle idée, un peu post-soixante-huitarde, mais le public a suivi ! Le club est donc exclusivement financé par les gens eux-mêmes – et de quelques sponsors et mécènes – sans aucune autre aide des pou- voirs publics. Il y a eu un élan d’enthousiasme incroyable. En six mois, on a récolté près de 535.000 euros.

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » disait Mark Twain

Non seulement, les membres ont investi, mais ils ont mis la main à la pâte. Chacun a enfilé les bottes, empoigné les pelles et les masses. Bien entendu, les architectes Damien Van Massenhove et Gaël Le Fur ont suivi les travaux avec des hommes de métier pendant un an et demi. Et tous leurs honoraires ont été reversés à titre de parts sociales dans la coopérative, précise encore Jean-Jacques.

Le rêve s’est transformé en succès. En janvier 2019, pour l’inauguration, on a dû installer un chapiteau sur la place car il y avait plus de 800 personnes présentes.

Depuis l’ouverture, le club affiche pratiquement sold out à chaque concert. La jauge actuelle est de 150 à 160 places, ce qui n’est pas rien. L’esprit « coopérative » fonctionne à plein régime. Chaque membre paie sa place lors des concerts, insiste fièrement Jean- Jacques. L’ambiance est unique et chacun a son rôle, ses compétences, ses qualités. C’est cela qui fait notre force. Le résultat est donc à la hauteur des espérances, voire même au-delà.

Quand on pénètre dans le club, un sentiment d’euphorie s’empare de vous. L’accueil est chaleureux et sans chichis et on s’y sent tout de suite chez soi. L’endroit est tout en longueur et offre immédiatement une belle perspective sur la scène. Le bar – essentiel ! – est à l’entrée, tenu par des bénévoles aussi pros que des pros. Le long des murs, recouverts d’interminables planches de bois venues spé- cialement d’Allemagne et choisies autant pour l’esthétique que pour l’acoustique, on a accroché des dizaines de magnifiques photos d’artistes qui ont croisé la route de l’Open Music. On peut y voir la crème du jazz belge et hexagonal.

La scène est au fond, bien surélevée afin que tout le monde puisse profiter du spectacle sans être gêné par quoi que ce soit. Et puis, cerise sur le gâteau, le club bénéficie également d’une magnifique mezzanine. La structure existait déjà quand on a récupéré le lieu. On a déplacé l’escalier pour gagner de la place et on a aménagé l’espace pour pouvoir ajouter des sièges. La vue est, en effet, imprenable. Là-haut, il est même possible de manger quelques délicieuses tartes faites maison (les bénévoles sont bourrés de talent) ou de siroter son verre à l’aise. Résultat, tous les spectateurs sont au plus près des artistes.

Si le club affiche complet régulièrement, c’est grâce à sa programmation, bien entendu, mais aussi de ses accointances avec la métropole lilloise. Il n’y a plus de club de ce type là-bas et le public n’hésite pas à parcourir les trente kilomètres qui nous séparent pour vivre des moments uniques. Jean-Jacques Vandenbroucke établit, en accord avec les membres de l’asbl, une programmation très alléchante, à la fois pointue et traditionnelle. Ce boulimique de musique ne ménage pas sa peine en allant écumer clubs et festivals de la région, et même au-delà, pour faire découvrir des perles et partager sa passion au plus grand nombre.

Comines fait aussi partie de la programmation « belge » du festival français Jazz En Nord (comme le centre Marius Staquet de Mouscron, situé dans la même région). Vu sa situation, le club attire des publics de toutes les communautés et de tous les âges aussi. Le jazz est éclectique, s’adresse à tous et renforce indéniablement les liens sociaux. On a appelé notre club Open Music, ce n’est pas pour rien, le jazz c’est avant tout un état d’esprit.

L’aventure ne fait que commencer. Les membres sont bien décidés à élargir encore la scène aux ateliers, jams et résidences d’artistes. Le club va aussi augmenter le confort des musiciens. Le second étage de l’immeuble est en cours d’aménagement pour les accueillir et leur permettre d’y loger. On n’est pas loin du paradis. Avec tous ces atouts, il est fort à parier que l’endroit deviendra (mais il l’est déjà) un incontournable de la scène jazz belge.

Avec tous ces atouts, il est fort à parier que l’endroit deviendra (mais il l’est déjà) un incontournable de la scène jazz belge.

Un article issu du magazine Larsen°36 - janvier / février 2020 - édité par Christophe Hars