L’intégrale de la musique
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Privés de concerts, de répétitions et de contacts physiques avec leur public, les artistes ont multiplié les prestations en (faux) direct avec des résultats contrastés. Si cet outil désormais incontournable leur a permis de s’exprimer, il a aussi montré toutes ses limites.

Le 18 avril dernier, sous l’impulsion de Lady Gaga, de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l’ONG Global Citizen, se tenait One World Together at Home, premier festival musical online caritatif rassemblant plusieurs dizaines de stars internationales, de Taylor Swift aux Rolling Stones, en passant par notre Angèle nationale. Ce Live Aid confiné de huit heures avait pour but de sensibiliser à la lutte contre la Covid-19, de soutenir le personnel soignant et de divertir les gens tout en les incitant à rester chez eux. L’événement a rapporté 130 millions de dollars à la lutte contre le coronavirus. Il a attiré 22 millions de spectateurs et de spectatrices sur YouTube, ce qui est peu à cette échelle mondiale, et a fait un gros flop dans sa diffusion télé chez nous : moins de 70.000 téléspectateurs sur Plug-RTL et 315.000 sur les trois chaînes françaises France 2, W9, C Star.

Entre rares bonnes surprises, intentions louables, mais aussi fausse illusion de live (toutes les performances avaient été préenregistrées), bugs techniques, covers dignes d’un karaoké et cadrages vidéo plus proches du reportage pour « Déco Maison » que d’un véritable concert, le One World Together At Home a montré l’étendue des possibilités du « live streaming », mais aussi toutes ses limites. « Si l’utilisation de cet outil a explosé durant le confinement, il faut rappeler qu’il existait déjà sur les réseaux sociaux bien avant la pandémie, souligne Olivier Biron, de l’agence indépendante de promotion This Side Up (Lubiana, Konoba, Christine And The Queens, Aloïse Sauvage...). Il permet aux artistes de faire parler d’eux, de rester dans l’actualité, de montrer leur créativité et d’entretenir un lien privilégié avec leur e-communauté en lui proposant un contenu différent, voire exclusif. Lorsque les premières mesures de confinement sont tombées en Belgique le 18 mars, les artistes ont été privés de se produire dans un lieu public. Pour des groupes, c’était aussi devenu impossible de répéter et de jouer ensemble. Leurs moyens d’expression étant drastiquement limités, le Facebook live devenait leur unique fenêtre vers l’extérieur. »

« Ce n’était pas prémédité, il n’y avait rien de stratégique dans cette démarche, poursuit Valérie Dumont, de This Side Up aussi mais également manageuse des Bruxellois Atome (qui ont par ailleurs participé au Home Cooked Live Stream festival en plein confinement). Comme toute la population, les artistes étaient cloîtrés chez eux, mais ils voulaient continuer à faire de la musique et susciter des réactions. Alors, certes, dans la précipitation, il y a eu parfois des couacs au niveau du son et de l’image. Certaines prestations bâclées n’auraient jamais été publiées en temps normal et il y a eu aussi très vite l’impression que ça venait de partout. Mais l’intention était bonne et ces prestations live ont procuré du plaisir. Au fur et à mesure qu’on avançait dans le confinement, les choses se sont structurées et il y a eu aussi moins d’improvisation. Le Home Cooked Live Stream Festival, organisé en Fédération Wallonie-Bruxelles, était techniquement parfait et encadré par des techniciens professionnels. En jazz, le Carolo Daniel Romeo, a réalisé des Facebook live de haute qualité en formule groupe et multicaméras pour promouvoir son album The Black Days Session #1 sorti juste avant le confinement. À la demande d’un webmagazine flamand, Lubiana a également proposé un contenu acoustique à valeur ajoutée, qui correspondait parfaitement à l’atmosphère de son premier EP paru en mai. Sa démarche était cohérente et a fait l’unanimité. » 

Manque à gagner

Saule, notre géant de la chanson française, a lui aussi été frappé de plein fouet dans son élan artistique avec une tournée sold-out ajournée et un nouvel album repoussé à janvier 2021. Enfermé en Gaume, Baptiste Lalieu a pourtant bien été inspiré en composant Dans nos maisons, hymne confiné plein de bonnes vibrations.

« Au début, comme tout le monde, je me disais que le confinement ne pouvait pas me faire de mal, avec ce côté consumérisme qui s’arrête en une fois et cette occasion de renouer avec des valeurs fondamentales. Mais très vite, je me suis retrouvé comme un lion en cage. J’ai écrit Dans nos maisons de manière très spontanée. J’ai arrangé, mixé, réalisé moi-même le clip que j’ai posté sur ma page Facebook sans prévenir mon manager, mes musiciens, ma firme de disques... Comme les réactions étaient bonnes, mon label a poussé le single en radio et Dans nos maisons a tourné en boucle, y compris sur Europe 1. Cette chanson a trouvé elle-même son propre chemin. Ça prouve toute la beauté et l’incertitude du métier. Par contre, j’ai refusé toutes les sollicitations pour du live streaming. J’ai dû en recevoir plus d’une cinquantaine. Ce n’est pas mon truc. Comme spectateur et artiste, je suis un dingue de vraie musique live. Je préfère me réserver pour les concerts publics. Le live streaming, c’est un sparadrap. Hormis chez M, Cali ou Aubert, le résultat est nul. Tu as un artiste dans sa bulle dont les yeux deviennent globuleux lorsqu’il se rapproche de son écran pour voir si les “suiveurs” mettent des emoji ou des pouces levés. Moi j’ai besoin de la réaction physique des gens, des cris, des regards, du contact, des mouvements de foule, des applaudissements bref tout ce qui fait l’intensité d’un art vivant. »

S’il constitue un outil de promotion “nécessaire”, un streaming live ne génère aucune rémunération directe et, sur un plan économique, bénéficie surtout aux réseaux sociaux qui enrichissent leur contenu sans investir le moindre euro. « Un Facebook live nous coûte de l’argent et renforce encore un peu plus l’impression de gratuité de la musique. C’est problématique quand on sait que beaucoup d’artistes, de techniciens et de techniciennes pros n’arrivent pas à vivre de leur métier, regrette Juliette Demanet, attachée de presse de Luik Music (It It Anita, Annabel Lee, Endz). Le confinement nous a forcés à approfondir notre réflexion sur les réseaux sociaux. Ils sont essentiels pour nous, mais doivent être utilisés à bon escient et avec une stratégie. Durant la pandémie, ils nous ont permis de renforcer notre communauté, de la fidéliser et de continuer à vendre par correspondance des albums physiques, avec rémunération à la clef pour les artistes. Annabel Lee et Endz, qui ont sorti leur album à la veille des mesures confinement, ont donné deux concerts en live streaming via la plateforme Twitch. L’expérience est intéressante, elle peut avoir du sens, mais artistiquement et économiquement, elle ne remplacera jamais le vrai concert. De plus, les études statistiques montrent que personne ne regarde en entier un live streaming. C’est dévalorisant pour l’artiste. D’ailleurs, lorsque les mesures sanitaires se sont assouplies, plus aucun de nos groupes nous ont demandé d’en mettre sur pied. »

« Pendant le confinement, certains professionnels du secteur se sont pris pour des Mark Zuckerberg en imaginant un nouveau modèle économique basé sur le live streaming, conclut Saule en rigolant. Si le futur de la musique live, c’est jouer dans une salle vide avec des caméras et des gens qui te regardent de chez eux sur leur smartphone, je change de métier. Le confinement a modifié certains comportements dans le bons sens, notamment au niveau du télétravail ou de la mobilité. Mais en musique, il n’y a aucune leçon à en tirer. »

 

Un article issu du magazine Larsen°39 - septembre / octobre 2020

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