L’intégrale de la musique
© photo : Charlier

Le ténor liégeois a connu la folle équipée des jazzmen belges dans les années cinquante. Marqué par Charlie Parker, il a adopté le style cool de Lester Young, stan Getz et de Zoot sims et Al cohn, ses idoles. depuis, Robert Jeanne illumine les scènes avec un son radieux et céleste.

Il n’y a pas si longtemps que le milieu du jazz en Belgique s’est professionnalisé, permettant à certains musiciens, inter- prètes, mais aussi compositeurs et arran- geurs, de vivre de leur art. En complé- tant souvent d’activités pédagogiques. Mais aux temps que l’on peut désormais qualifier d’héroïques, après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des jazzmen étaient des amateurs. Non qu’ils n’excellaient pas dans leur art, mais ils exerçaient un autre métier leur permettant de gagner leur vie. Robert Jeanne est de ceux-là, qui exerça longtemps comme architecte, tout en hantant les clubs et festivals de jazz, sur la scène ou dans le public. Deux carrières parallèles, en somme.

À part Toots Thielemans (1922-2016), guitariste, harmoniciste, siffleur, Bobby Jaspar (1926-1963), saxophoniste flûtiste, et quelques autres, la plupart attachés à des grands orchestres, les jazzmen professionnels se comptaient sur les doigts d’une main. En Belgique, il en allait autrement pour la plupart des stars de l’époque, reconnues à l’étranger, comme Jacques Pelzer, saxophoniste et flûtiste, du bebop au free, et aussi pharmacien. Idem le guitariste René Thomas : C’était au fond un amateur, explique Robert Jeanne. Son père travaillait chez Cockerill, où il faisait des maniques, de gros gants en toile de jute pour manier les tôles. Quand il est mort, René a continué à faire ça chez lui, où il employait deux ouvrières russes. Il disait que c’était bon pour les doigts, de retourner la toile, et que, pour jouer de la guitare, il fallait de la force dans les doigts.

Quasi voisins à Liège, le guitariste René Thomas et Robert Jeanne sont devenus amis au début des années cinquante. Né à Liège le 27 avril 1932, le petit Robert grandit dans un milieu mélomane. Architecte, son père est violoniste amateur. Son grand-père était pianiste, tout en étant gynécologue (Il s’est marié à 80 ans avec une femme de 29 ans, raconte son petit-fils en rigolant). Et sa mère l’emmenait au concert au Conservatoire. Un parcours bien classique, intéressant, mais pas plus motivant que cela. L’idée de faire de la musique m’est venue par hasard. En écoutant une émission de Carlos de Radzitsky à la radio. J’ai entendu Charlie Parker dans son interprétation de Koko, démarcation de Cherokee. Il y en a qui ont vu la Vierge, moi j’ai entendu Koko ! Cette révélation, en 1948, alors qu’il était entré à l’Institut d’architecture de Liège, eut des répercutions énormes sur la vie de Robert Jeanne. J’ai réussi à trouver le disque, un 78 tours, que j’ai toujours. Comme nous n’avions pas de tourne-disques à la maison, je l’écoutais chez des amis.

La Laiterie près du fort

À cette époque, Liège frémissait, bruissait de jazz. Un groupe sévissait, les Bob Shots, pionniers du bebop en Europe, fondés en 1944 par le guitariste liégeois Pierre Robert et reconnus par la revue musicale Down Beat dès 1947. Dans leurs rangs passèrent l’élite du jazz belge : Bobby Jaspar, Jacques Pelzer, Jean Bourguignon (trompette), Georges Leclercq (piano), puis Sadi (vibra- phone, bongos, chant), alors que René Thomas se joignait fréquemment à eux. Tous des musiciens que le jeune Robert Jeanne va admirer dans un club resté célèbre en région liégeoise, la Laiterie, près du fort d’Embourg : J’ai vu jouer ces gars-là, Pelzer avait l’air d’avoir tellement bon de jouer que j’ai eu envie de m’y mettre.

Son père lui dit de vendre son violon et son archet pour s’acheter un saxophone, alto au départ, comme Parker et Pelzer. Je devais avoir dans les 16-17 ans, donc j’ai commencé tard au fond. En autodidacte et en amateur. À ce sujet, aucune hésitation, je pensais que je ne gagnerais jamais ma vie comme ça, avec la musique, et pas question de quitter l’architecture que j’adorais. Cela n’empêche pas de se chercher un style et un son. Son premier sax était un alto, comme Bird. J’écoutais des disques que je retranscrivais. Parker était techniquement trop compliqué, et puis j’ai fait la connaissance de Lester Young et de Stan Getz, Al Cohn, Zoot Sims, Herbie Stewart, et je suis passé au ténor. Young est considéré comme le pionnier de ce style ap- pelé « cool », jouant de manière détendue, avec un son très doux et sans vibrato, qui inspira nombre de ténors, dont Bobby Jas- par et Robert Jeanne. Le jazz représentait la liberté, le phrasé, c’était tout à fait différent de la chanson et des variétés, que je n’ai jamais beaucoup appréciées. Ce qu’il y a d’extraordi- naire, c’est aussi le son des instruments. Dans le jazz, un saxo, il a cinquante sons différents. Ben Webster et John Coltrane jouent sur les mêmes instruments et avec les mêmes becs, et pourtant quelles différences !

Prises de bec

Ah les becs ! Comme Bobby Jaspar, qui en avait fait la classification systématique, Robert Jeanne est intarissable sur le sujet. Au bec avec plafond, donnant un son plus aigu, plus percutant, il a toujours préféré le bec ouvert, plus doux, naturel, cet Otto Link Metal qu’il a depuis les années soixante.

À Liège, en l’absence de véritable club, la vie s’organise. Des musiciens, dont Robert Jeanne, s’arrangent avec le patron d’un café près de l’Opéra, Le Grand Veneur, pour y aménager une cave, dont ils peignent les murs de fresques de style cubiste et qu’ils appellent le Birdland. Comme au 1678 de Broadway Avenue, tout près de la 52e rue, à New York, mais à Liège... En attendant, tout le monde se déplace aussi fréquemment à Paris, devenue La Mecque du jazz, avec des lieux devenus mythiques comme le Tabou, le Club Saint-Germain, le Ringside, le Chat qui Pêche, et l’hôtel où tous se retrouvent, le Grand Balcon, qui a inspiré le thème Big Balcony à Bobby Jaspar. Bobby était très in- telligent, très cultivé, il avait étudié la chimie, puis a très vite basculé vers la musique. Un su- per doué mais qui, hélas, a commencé à trafi- quer avec de la drogue, et ça a été sa perte. Beaucoup de jeunes prenaient ça parce qu’ils croyaient qu’ils allaient mieux jouer, mais non. Ils ont aussi fait ça pour suivre la mode. Moi j’y ai été confronté quand les premières mari- juanas sont arrivées à Liège. René Thomas m’a dit d’y goûter, j’ai tiré deux fois dessus et ça m’a suffi. J’en ai vu des tas qui sont disparus. C’est peut-être pour ça que je suis encore là.

Du big band au duo, Robert Jeanne a joué dans tous les types de formations, mais celle qui a ses faveurs, dès le début, est le quar- tette classique sax, piano, basse, batterie. Même si c’est en quintette, avec le trompet- tiste Milou Struvay, qu’il joue à Comblain en 1959, un festival qui était au jazz ce que Werchter est au rock aujourd’hui. Mais il y revient les années suivantes en quartette, jusqu’en 1962. Là, période de doutes, le free jazz, ou la New Thing, a cassé tous les codes musicaux. De plus, les amis partis au Cana- da (René Thomas), aux États-Unis (Bobby Jaspar) ou à Paris, il n’y avait plus rien à Liège. J’ai même revendu mon saxophone. Qu’il rachète trois ans plus tard...

Saxo cool sur tous les fronts

En quartette, c’est maintenant au festival de Jazz Bilzen qu’il se présente en 1965, puis à Comblain l’année suivante. En 1973, c’est l’aventure du jazz fusion Solis Lacus, avec le trompettiste Richard Rousselet et Michel Herr, alors jeune pianiste. En 1980, Robert Jeanne est parmi les cinq saxophonistes de Saxo 1000, en hommage à René Thomas et Bobby Jaspar, une grande formation qui a pas mal tourné en Europe. Depuis, on a pu réentendre fréquemment le saxophoniste au festival de Gouvy, ainsi qu’à Jazz à Liège, où, du temps du Palais des Congrès, il était un habitué du Bar des Congressistes, côté scène bien sûr. Si son disque fétiche reste Embreaceble You de Charlie Parker, il écoute tous les grands saxophonistes. En 2018, alors que Joshua Redman se présentait avec trois projets différents au Dinant Jazz, il était là deux soirs sur les trois.

Les cinq vies de Robert Jeanne

Le principal métier du saxophoniste robert Jeanne, c’était l’architecture. Pour l’expo 58 à Bruxelles, il a dessiné l’emblématique Porte du Benelux, en forme d’aile suspendue à un mât. il a aussi réalisé de nombreux bâtiments industriels. son autre passion est la pêche à la mouche, qu’il pratique depuis l’enfance, avec son grand-père paternel, à dave,
sur la meuse. activité qui l’a fait beaucoup voyager en europe, où parfois je pêchais pendant la journée et, la nuit, j’allais jouer du saxophone. activité qu’il pratique toujours, notamment en Gaume, à Virton, sur l’étang du rabais. Quand il a arrêté temporairement la musique, au début des années soixante, Robert Jeanne s’est consacré... à la course automobile. mais pas d’impro pour quatre cylindres...il a notamment couru les 24 Heures de francorchamps 1965, sur austin mini : c’était la voiture avec laquelle j’allais au bureau. on a terminé 3e de catégorie, derrière des anglais sur des voitures d’usine. enfin, jeune, sur les 14 ou 15 ans, Robert Jeanne était pas- sionné... d’aviation, participant à des concours de planeur motorisé à Bierset et même en angleterre. aujourd’hui, c’est avec son selmer super Balance de 1951 et son bec otto Link qu’il prend de l’altitude.

 

Un article issu du magazine Larsen°32 - mars / avril 2019 

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