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Interprète, académie de musique, avocat spécialisé, pop-rock, compositeur, instrumentiste...

Mathias Bressan

L’âme fatale

Projet solo (musiques actuelles) Chanson
DR
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Chanteur déroutant et redoutable batteur, Mathias Bressan signe L’imprévu. Véritable surprise de ce début d’année, le deuxième album de l’artiste bruxellois se donne à fond pour décloisonner les traditions de la chanson. Vertueux, libre de ses mouvements, infusé de groove et d’arrangements déviants, le disque rassemble onze titres autour de rythmes robotiques et de curieuses envies psychédéliques.  – Texte : Nicolas Alsteen - Photo © Lara Herbinia

Mathias Bressan n’a pas le profil de l’emploi. Gros tatouages cramponnés sur l’avant-bras et bagues aux doigts, ce doux baraqué passerait sans mal pour un fan de black metal. Pourtant, son truc à lui, c’est la chanson française. Je me suis longtemps senti menacé par le qu’en-dira-t-on, confie-t-il en sifflant son deuxième café du matin. Je commence seulement à me détacher du regard des autres. Depuis 2013, Mathias Bressan sévit sous son propre nom. Avant, je m’impliquais dans des groupes – Room Service, Bistro Palace – où j’avais tendance à m’occuper de tout : répétitions, booking, contrats, etc. J’étais au four et au moulin. Au point de passer pour le rabat-joie de service. À force de vouloir tout contrôler, on finit par devenir le gendarme. Quitte à être chiant, autant l’être en solo. Enregistré au bord d’un lac québécois avec des musiciens de là-bas, son premier album (Entre Terre et Mer) révélait un spleen lancinant et une personnalité à part sur les rives francophones du plat pays.

Mais en dépit de ses talents de chanteur et compositeur, le guitariste n’assume pas franchement son rang. Doué, mais d’un naturel discret, il est mal à l’aise dans ses baskets de leader. Début 2017, il trouve parade à cet inconfort. Baguettes au bout des doigts, le grand Bressan pose sa voix derrière toms, cymbales et charleston. Chanter en jouant de la batterie, ça me convient mieux. Je me sens à l’abri, comme protégé. Ce qui ne l’empêche pas de se mettre en danger. Sur scène, l’instrument est placé à l’avant. Ça me permet de contourner le schéma traditionnel où le batteur est généralement l’homme de l’ombre. En pleine lumière, il publie aujourd’hui L’imprévu, deuxième essai produit en compagnie de Gil Mortio (Joy as a Toy). Avec ce disque, j’ai l’impression de franchir un cap, explique-t-il. Je passe de la chanson française à une forme de musique francophone. La différence est ténue, mais importante. Au rayon chanson, il y a des incontournables : des figures sacrées comme Brel, Brassens, Ferré ou Gainsbourg. D’un point de vue historique, ces manitous sont étouffants. Ils laissent peu d’espace aux nouveaux venus. De nos jours, le terme chanson est terriblement connoté. Même si j’accorde toujours autant de soin à mes textes, je veille désormais à soigner la musicalité. Parce qu’elle favorise l’écoute, le ressenti et, par extension, l’intérêt porté aux paroles.

Taille patron

 À l’heure de L’imprévu, l’écriture de Mathias Bressan s’est allégée. Le parolier a élagué, éclairci le propos. Ses mots respirent et s’exhibent sans se presser, évitant la surenchère littéraire, le verbe de trop. Récemment, j’ai visité une expo consacrée à Leonard Cohen, raconte-t-il. J’ai toujours aimé ses chansons, mais cette visite m’a confirmé un truc : la portée poétique de ses textes est amplifiée par la simplicité des mélodies. Sur les traces du Canadien, le Bruxellois convie des chœurs féminins dans ses morceaux (Belle anguille, Blankenberge). Convertie au groove, la musique de Mathias Bressan se dandine sur des airs répétitifs. En résulte quelques pépites motorik (Rue du silence, L’imprévu) qui évoquent à la fois les prouesses de Dominique A et l’apprêt de Florent Marchet. Entre sentiments personnels (Ce qui t’émeut) et déboires universels (Des oiseaux sur la ville), l’artiste belge se rapproche aussi de l’étalon Bertrand Belin. Soit la chanson taille patron. Ces dernières années, j’ai appris à m’adapter au hasard des situations. Avant, je me sentais obligé de tout maîtriser. L’expérience m’a appris que c’était peine perdue... À présent, je suis plus fataliste. Je m’acclimate mieux aux aléas de la vie. L’imprévu est un morceau qui reflète cet état d’esprit. Ce lâcher prise se retrouve au cœur de l’album. Ça me semblait donc cohérent de placer cette chanson en ouverture du disque et de tamponner son titre sur la pochette. C’est une manière de me rappeler que je dois poursuivre ce travail sur moi-même. Continuer d’avancer, d’aller au-delà des incertitudes. Bonne attitude.

www.mathiasbressan.com

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Mathias Bressan
L’imprévu
Factice / Igloo records

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Article à découvrir au sein de Larsen #26 (janvier-février 2018)